Contribution
invitée au débat "Paix et Désarmement",
organisé par le journal "L'Humanité", le 26
Février 2004.
Invited
contribution to the "Peace and Disarmament" debate, organized
by the newspaper "HUMANITY", February 26 2004.
DES ARMES NUCLEAIRES, CONTRE QUI?
Christophe
Soulé
Quinze
ans après la fin de la guerre froide, les armes nucléaires
demeurent une des plus graves menaces pour la paix de notre planète.
Danger d'affrontement entre l'Inde et le Pakistan, arsenaux gigantesques
aux USA et en Russie, prolifération, risques d'accidents ou
de détournement terroriste des matières fissiles, les
raisons de s'inquiéter sont nombreuses.
Pourtant,
on ne saurait sous-estimer les progrès accomplis grâce
aux démarches politique et diplomatique. Le revirement récent
de la Libye et, de façon moins certaine, celui de l'Iran, en
sont l'illustration. Jadis, le renoncement à l'arme nucléaire
de l'Afrique du Sud, du Brésil et de l'Argentine, ont permis
la signature de traités qui bannissent l'arme nucléaire
de plusieur régions du monde: l'Antarctique, l'Amérique
du Sud, le Pacifique Sud, l'Asie du Sud-Est, l'Afrique.
Les
accords successifs entre les USA et l'URSS ont joué leur rôle
dans la pacification de leurs relations. Et les années quatre-vingt-dix
ont été particulièrement fertiles en avancées
auparavant inimaginables, comme le traité d'interdiction complète
des essais nucléaires, la prolongation indéfinie du
traité de non prolifération et la Convention d'interdiction
des armes chimiques.
Mais
dès l'arrivée au pouvoir de l'administration républicaine
en 2000, celle-ci provoque un revirement complet des USA. Le gouvernement
Bush bloque la négociation d'une convention sur les armes biologiques,
renie unilatéralement le traité ABM de 1972, et renonce
à toute politique de limitation des armements. Le Sénat
refuse de ratifier le traité d'interdiction des essais nucléaires.
En lieu et place des traités START négociés par
le passé, un accord en trompe-l'oeil avec la Russie en 2002
laisse chaque partie libre de diminuer comme elle le souhaite le nombre
de ses têtes nucléaires ... en les stockant au lieu de
les détruire! Une nouvelle doctrine stratégique prévoit
l'usage des armes nucléaires sur le champ de bataille et contre
des états non nucléaires.
Particulièrement
inquiétante est la tentative américaine de mettre en
oeuvre une défense antimissile, aussi coûteuse que déstabilisante.
Les essais effectués à ce jour ne sont guère
concluants. Si les missiles sont interceptés à leur
entrée dans l'atmosphère, on peut déborder cette
défense par l'utilisation de leurres et la multiplication des
têtes nucléaires. Et une étude approfondie par
des physiciens américains indépendants a montré
qu'il n'est pas plus efficace d'intercepter les missiles dans leur
phase de lancement. Pourtant, ce programme se poursuit activement;
le Canada et la Russie viennent de demander à y être
associés. Or, contre qui cette défense serait-elle déployée?
Il n'est guère crédible qu'elle soit destinée
aux "états voyoux" - Irak, Iran et Corée du
Nord - quand seule la Corée du Nord dispose de missiles à
longue portée, tout juste capables d'atteindre les iles Hawaï.
Par contre, en cas d'attaque en premier par les USA d'une puissance
nucléaire "moyenne", certains peuvent penser que
cette défense permettrait de diminuer l'effet de la frappe
en retour. Ceci suggère qu'un pays visé est la Chine.
Ainsi, la poursuite de ce projet de défense antimissile, loin
d'assurer la sécurité de quiconque, risque fort de conduire
à une nouvelle course aux armements, principalement entre la
Chine, les USA et la Russie (celle-ci a déjà annoncé
son intention de mettre au point de nouveaux missiles, capables de
percer toute défense), à une rivalité militaire
dans l'espace (qui parait déjà bien engagée)
et à une situation incontrôlable en cas de crise ouverte.
Reste à espérer que les prochains gouvernements américains
sauront mettre ce projet en sommeil et que la coopération économique
entre les grandes puissances permettra d'endiguer leur rivalité
croissante.
La
France a participé à sa façon aux progrès
des années 90: abandon du missile Hadès, arrêt
de la production de matères fissiles, fermeture de Mururoa
et du plateau d'Albion, diminution du budget alloué aux forces
nucléaires. Mais, fondamentalement, la doctrine nucléaire
française semble intangible. Or, contre qui nos armes nucléaires
sont-elles dirigées?
Durant
la guerre froide, celles-ci paraissaient destinées à
empêcher une invasion venue de l'Est. On peut s'interroger sur
la réalité d'une telle menace et sur le rôle dissuasif
de ces armes, dès lors que tout conflit en Europe aurait très
probablement impliqué les Etats-Unis. Par contre, si l'on entend
la question "contre qui?" en termes de diplomatie, une réponse
s'impose: contre l'Allemagne. En 1954, en refusant le projet de Communauté
Européenne de Défense, la France se garde la possibilité
d'acquérir l'arme nucléaire. Puis le général
de Gaulle développe celle-ci en même temps qu'il initie
le rapprochement avec l'Allemagne. L'arme atomique avait ainsi pour
fonction d'ancrer la France dans le camp des vainqueurs et d'établir
définitivement son ascendant militaire et diplomatique sur
nos voisins allemands.
Quarante
ans plus tard, la fin de la guerre froide et l'élargissement
de l'Union Européenne ont radicalement changé notre
environnement. La France n'a aucun ennemi nucléaire prévisible.
Sa frontière orientale s'est déplacée de plusieurs
milliers de kilomètres et personne n'envisage plus que notre
pays soit envahi militairement. De plus, l'arme nucléaire est
d'une inefficacité flagrante contre le terrorisme. Alors, contre
qui gardons-nous notre force de frappe? Certains voudront parler de
"défense tous azimuts", "au cas où".
Mais une telle position, contredit l'engagement, pris par la France
dans le cadre du Traité de Non Prolifération, d'éliminer
ses armes nucléaires.
Pour
quelle raison notre pays s'apprête-t-il, au contraire, à
dépenser trente milliards d'euros, dans les dix ans à
venir, pour développer ses forces nucléaires, et remplacer
les missiles M45 par les missiles M51? Et à quoi sert vraiment
le laser Mégajoule, d'un coût au moins cinq fois supérieur
à celui d'un synchrotron: est-il indispensable à la
maintenance des armes existantes, ou vise-t-il à en produire
de nouvelles?
Aujourd'hui
comme hier, nos armes nucléaires nous mettent en porte-à-faux
avec nos voisins européens. Aucun d'eux ne souhaite qu'elles
participent à la défense commune du continent: les uns
ne font confiance qu`à l'OTAN et aux USA, les autres sont traditionnellement
neutres, et la plupart souhaitent éviter d'être en première
ligne dans un conflit d'apocalypse. L'ébauche de defense européenne
sera dotée d'armements conventionnels. Or, si la tâche
de notre génération est d'abord, comme l'a soutenu D.
de Villepin, de faire l'unité avec l'Allemagne, comment cette
question des armes nucléaires pourrait-elle rester indéfiniment
en suspens?
Dans
les années soixante, la gauche avait coutume d'ironiser sur
la force de frappe du général. Au début des années
soixante-dix, troquant Jean Jaurès pour Charles de Gaulle,
elle s'est entièrement ralliée à l'idée
que la France possède des armes nucléaires. Le débat
est pratiquement gelé depuis cette époque. Même
les Verts antinucléaires n'évoquent que rarement le
nucléaire militaire. Or J.-P. Raffarin a affirmé il
y a quelques mois que a la onception, la programmation et la doctrine
qui gouvernent notre arme nucléaire évoluent avec notre
environnement et l'analyse des menaces. Quand P.Quilès a interrogé
le gouvernement sur le sens de ces propos sibyllins, la ministre de
la Défense a refusé de donner la moindre précision.
Nous ne pouvons pas en rester là. Pour que la France apporte
sa contribution à la paix et au désarmement, il faut
que la question de la finalité et de la légitimité
de ses armes nucléaires reprenne toute sa place dans le débat
public.
Christophe
Soulé is a member of the Academy of Sciences and Vice-President
of French Pugwash*.
(*) Le mouvement international Pugwash fut créé en 1957,
à la suite d'un appel de B. Russell et A.Einstein, par de grands
savants atomistes de l'époque (dont le français F.Joliot).
Les Conférences Pugwash sur la Science et les Affaires Mondiales
réunissent aujourd'hui des scientifiques de toutes les disciplines
et de toutes les nationalités, des militaires, des responsables
politiques et des spécialistes des questions stratégiques.
On y débat des armes nucléaires, de la prévention
des conflits et des affaires mondiales. Ces réunions ne donnent
pas lieu à une déclaration consensuelle, et chacun s'y
exprime uniquement à titre individuel. Le texte ci-dessus ne
représente que les positions personnelles de l'auteur.